dimanche 21 avril 2024

Soumis cherche contrôle parental: dans les coulisses de la techdom

 



Soumis cherche contrôle parental: dans les coulisses de la techdom


«C'était jouissif. Une dominatrice m'a forcé à télécharger le logiciel AnyDesk pour piloter à distance mon ordinateur et voler les photos porno que j'avais stockées dessus. Puis, elle m'a menacé de les envoyer à ma famille si je ne lui fournissais pas mes identifiants Facebook et même mes coordonnées bancaires», rejoue avec gourmandise Melchior au moment d'évoquer sa dernière session de «tech domination». Une déclinaison méconnue du sadomasochisme, qui troque les martinets, croix de Saint-André et autres outils d'asservissement physique traditionnellement associés à cet univers pour des applis de contrôle numérique.


«C'est une approche différente», avance celui qui se nomme «Jfury87» sur le forum de rencontres BDSM qu'est FetLife. «Dès l'instant où quelqu'un s'empare de vos appareils informatiques, vous avez l'impression que vos faits et gestes sont épiés, entravés –comme si le plus impitoyable des pièges s'était refermé sur vous.» De là à croire qu'en 2023, on n'est jamais aussi vulnérable que lorsqu'autrui s'empare de nos identifiants et mots de passe? Jfury87 y croit –et en jouit.


Une e-domination en plein boom


Rien d'étonnant à ce que, depuis quelques années, l'interaction digitale soit devenue le terreau florissant d'un BDSM nouvelle mouture, aux yeux aguerris de Mistress Harley, pionnière de la domination high-tech. «À mesure que nos vies se sont digitalisées, nos rapports affectifs et sexuels ont suivi la même dynamique», pose-t-elle comme une évidence.


Et dans ce paradigme d'hyperconnectivité –tout, des comptes bancaires aux cursus étudiants, passe par le web–, domina comme soumis ont tôt fait d'élaborer d'improbables méthodes pour asseoir un joug d'un genre nouveau. «Avec le développement des maisons connectées, je contrôle jusqu'aux chaînes de télé que j'autorise mes soumis à regarder», précise celle qui, après avoir longtemps travaillé dans l'industrie high-tech de la Silicon Valley, affirme avoir récolté plusieurs millions. Notamment grâce à des «contrats de dettes» établis sur plusieurs années qui permettent à ses «esclaves», moyennant des sommes oscillant entre 5.000 et 500.000 dollars (entre 4,6 et 469.000 euros), de «s'affranchir» de sa tyrannie Techdomme® (la marque est déposée).


Cette e-domination s'appuie sur des contrôles parentaux, pare-feu, logiciels espions géolocalisateurs… Une artillerie aux fonctionnalités a priori tout sauf sexy que le noir génie de Mistress Harley a détourné pour répondre aux demandes de ses soumis. «Autrefois, je faisais du BDSM à titre de loisir. Les gens me demandaient un contrôle de plus en plus étroit sur leur vie. J'ai réalisé que le meilleur moyen d'accéder à ce désir, c'était de m'infiltrer dans leurs appareils numériques.» De sorte à pouvoir quadriller la télécommunication de ses «clients», mais aussi leur budget et leur emploi du temps –surtout lorsque ceux-ci font trop d'écarts à son goût.


«Si je remarque qu'ils dépensent une fortune dans les bars, je leur ordonne de rentrer chez eux pour qu'ils mettent leurs biens sur eBay, en me reversant le revenu des ventes, bien sûr. Voilà une après-midi bien remplie!, tranche-t-elle. Ce que cherchent la plupart des soumis dans la domination high-tech, c'est avoir l'impression que Dieu les observe 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. En l'occurrence, Dieu, c'est moi.»


«La sensation de devenir la propriété d'un inconnu»


Pour Sindbad, cela ne fait pas l'ombre d'un doute, «l'emprise digitale» est bien «la meilleure façon d'exercer un ascendant tentaculaire sur le quotidien». Avec un bonus non négligeable par rapport au SM physique: la discrétion. Cet homme marié qui n'aspire qu'à être «réduit en esclavage» trouve, avec la techdom, le moyen d'assouvir ses fantasmes dans l'intimité ouatée de son petit chez-lui –sans prendre aucun des risques qu'impliquerait une rencontre in real life.


En secret, donc, tantôt notre sexagénaire porte une cage de chasteté contrôlable à distance, tantôt il grimpe aux rideaux en observant ses données personnelles se faire piller en live grâce à TeamViewer, un logiciel de contrôle. Son dernier caprice? L'installation d'une caméra cachée, qui permet à «n'importe quel maître» de l'épier «à son insu». En bref, Sinbdad n'a plus la moindre vie privée –et s'en porte comme un charme, au point d'être devenu «addict». «Est-ce que mes maîtres vont hacker mon téléphone pour me faire chanter? Est-ce qu'ils vont juste m'espionner? Cette mainmise m'enivre de plaisir», confie-t-il dans un rire canaille.


«L'érotisme de la domination à distance repose avant tout sur la sensation de devenir la propriété d'un inconnu et que les recoins les plus intimes de notre existence sont soudain à sa merci. Comme si, en cédant la confidentialité de notre vie numérique, on se mettait encore plus à nu qu'en ôtant nos habits», abonde Jfury87. Avant de spécifier que la majorité du temps, il ne se masturbe pas durant les e-sessions. Sans que cela ne l'empêche d'être excité au point d'atteindre «une forme de jouissance» –mais en l'absence de tout contact physique, donc.


Déroutante au premier abord, cette volupté n'a pourtant rien d'anormal et encore moins de pathologique selon Gwen Ecalle, sexologue et présidente de l'association Les sexosophes. «L'héritage de la pensée séculaire selon laquelle le sexe avait une fin reproductive et l'explosion du porno mainstream ont propagé l'idée, aujourd'hui bien ancrée, que la sexualité est circonscrite aux rapports corporels et que l'orgasme –compris comme le “résultat” d'une sollicitation de zones érogènes– représenterait la condition sine qua non de la jouissance, alors même qu'il existe une multitude de voies pour y accéder.»


Monter au septième ciel, oui, mais par les neurones


Dans notre cas de figure, la sexologue décèle les ressorts d'une stimulation «cérébrale». «Ce qui enflamme le désir, c'est l'échange consenti de pouvoirs, un certain langage intellectuel, la réalisation de fantasmes.» Une approche psychologique du BDSM, dont on trouve d'autres déclinaisons du côté du pet play où le soumis endosse le rôle d'un animal, ou encore du free use, où des subs sont «utilisés», aussi bien comme marche-pied que comme cuvette de toilettes. Cognitive, la tech domination penche aussi vers le mind fucking, qui s'articule autour de scénarios à risques nourrissant la crainte du soumis, tout en actant la suprématie des masters. Un modèle qui n'a pas attendu l'arrivée des nouvelles technologies pour émerger, loin s'en faut.


«Aujourd'hui comme hier, ce dont il s'agit, c'est de la force de l'imaginaire», pose Emmanuel-Juste Duits, auteur de L'Autre désir – Du sadomasochisme à l'amour courtois. «Autrefois, une dame imposait moult épreuves à des chevaliers qui n'auraient jamais l'occasion de s'abandonner à un rapport charnel avec elle, afin qu'ils prouvent leur valeur et leur dévotion, quitte à aller au-devant de grands périls. Est-ce que la donne a tant changé depuis, dans l'univers digi-SM?», interroge le philosophe.


Remplacez la comtesse par une domina, les missives enflammées par des SMS et vous obtenez «un schéma similaire où, par fétichisme, une personne répond avec d'autant plus d'ardeur aux exigences d'une autre qu'elle est lointaine –et donc perçue comme au-delà du commun des mortels». Loin des yeux, près du cœur, en somme? «J'irais même au-delà, avance l'expert. Rien n'alimente plus la fantasmagorie que la distance. Voilà pourquoi le désir absolu existe –et se cultive– dans l'absolue distance.»


Dès lors, qui s'étonnera que le numérique s'impose peu à peu comme la voie royale des rencontres romantico-érotiques «idéalisées» à base de chatbots d'applis mobiles et d'avatars de Replika dopés à l'intelligence artificielle? «La sexualité n'a rien d'une insularité, elle est naturellement poreuse à l'environnement techno-social. Nous avons vu passer le téléphone rose, le minitel rose et maintenant, voilà venue l'heure d'un érotisme connecté. C'est un champ d'expérimentation inédit qui s'offre à nous», s'égaye celui qui refuse de voir dans le développement du «digisex» le panorama crépusculaire d'une humanité toujours plus isolée de ses pairs, tel que dénoncé avec tant de véhémence par les technophobes de tout poil.


Et à notre expert de remettre une couche d'optimisme, en augurant au gré d'un enthousiasme allant crescendo: «Le métavers, l'arrivée prochaine d'appareils connectés que nous intégrerons à nos corps… À partir de ces innovations, le BDSM saura à nouveau, comme il a toujours su le faire, ouvrir une fenêtre sur des érotismes d'un genre inédit.» Pas de doute, le e-business de Mistress Harley a encore de beaux jours devant lui. Et avec l'horizon de ces lendemains nous parvient, déjà, la promesse d'une sexualité réinventée.



Source: https://www.slate.fr/story/255126/bdsm-domination-numerique-techdom-logiciels-surveillance-soumission-sexualite









1 commentaire:

  1. Le dernier paragraphe, cela va être une cata lorsqu'il y aura des appareils connectées dans notre corps

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